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mercredi 17 décembre 2025

Le puits aux fées

  



« Maroussia, ne t’éloigne pas de la maison ! »
La gamine haussa les épaules. La vieille dame l’appelait depuis le perron de la chaumière, agitant son bâton comme quand elle rameutait les chèvres à la tombée de la nuit.

— Grand Ma, il faut que j’aille au vieux puits !

— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est la nouvelle lune. La nuit la plus sombre de l’année. Tu vas te perdre !

— Justement, Grand Ma. Il faut que je voie les fées… C’est important !

— Fadaises ! Les fées n’existent pas. Rentre tout de suite, tu vas attraper la mort à courir ainsi dans la neige !

Grand Ma ne voyait-elle donc pas les signes ? Le soleil devenait chaque jour plus faible, sa trajectoire se faisait de plus en plus basse sur l’horizon. Et maintenant la lune… Ne comprenait-elle donc pas ?

mardi 15 avril 2025

Snoui, le flocon qui voulait voyager

« Tu sais qu'il existe des pays où les enfants n'ont jamais vu la neige ?

J'interrompis mon somme avec un grognement. Déranger un ours pendant sa sieste n'est pas très poli et c'est pire quand c'est pour dire des bêtises.

— Qu'est-ce que tu racontes, Snoui ? Jamais vu la neige ? Ce n'est pas possible !

Snoui le flocon se comportait de manière étrange ces derniers temps. Il passait ses journées perché sur une branche de sapin, refusant de jouer à boules de neige avec les enfants. C'était pourtant bientôt Noël, la saison favorite des flocons.

— Je t'assure. C'est Oscar qui m'en a parlé. Il voyage beaucoup.

Je reniflai un bon coup, essayant de garder mon sang-froid. Oscar était un bonimenteur de première, comme tous les canards. Il n'arrêtait pas de nous saouler avec ses récits de voyage.

— Faut pas croire les canards, Snoui. Ce sont tous des menteurs.

dimanche 5 février 2017

La quête d’Icare

Un premier voyage en avion, c’est un peu comme la première fille, un rite initiatique où on laisse derrière soi la chrysalide de son ancienne existence pour renaître sous une forme nouvelle, plus forte, conquérante, indestructible. Comme si ce bref parcours au-dessus des nuages avait le pouvoir de nous séparer à jamais de notre frêle enveloppe terrestre.
   

dimanche 9 août 2015

La stagiaire 1/6

Le Quotidien du Médecin publie chaque semaine un épisode de cette mini-série policière. Les six épisodes seront publiés sur ce blog à raison d'un par semaine.
 
Épisode 1
 
Un colis embarrassant
 
Le commissaire Desjoux fronça les sourcils. Les deux agents devant la porte de l’appartement n’avaient pas des airs très fringants et le soulagement qu’il lut dans leur regard à son arrivée n’augurait rien de bon. Si ces idiots avaient signalé à la PJ une « mort suspecte » pour se débarrasser d’un colis avarié, ils allaient l’entendre ! Quelque chose explosa sous sa semelle avec un bruit mou.

mercredi 8 avril 2015

Scène de crime

"Scène de crime" par Marc Giai-Miniet
Dans un coin de l’atelier sombre où son père, un géant couvert de cambouis et de sueur, démonte en jurant d’imposantes machines qui ne cessent de lui résister, le petit Marc joue pensivement avec les vieilles pièces abandonnées, inutiles, qui autrefois, dans un incompréhensible équilibre, ont mû les imposantes machines de métal qui sillonnaient les rues et les chemins de fer de sa ville natale de Trappes.

« Trap », lui avait expliqué sa maîtresse d’anglais (une vieille fille à chignon dont la lèvre supérieure ornée d’un léger duvet habitait ses rêves les plus honteux), cela voulait dire « piège », un endroit dans lequel on peut entrer mais d’où il est impossible de sortir. Était-ce la malédiction à laquelle le condamnait ses sentiments troubles pour cette femme à l’air sévère ou simplement le fait que la ville se soit construite autour de lui depuis sa plus petite enfance, après avoir été virtuellement rasée durant la Grande Guerre (que ses parents lui reprochaient sans cesse de n’avoir pas connue), toujours est-il qu’il était né, avait vécu et avait la ferme intention de mourir à Trappes. Il n’avait d’ailleurs jamais pu s’en éloigner de plus de quelques kilomètres sans être saisi par une angoisse étouffante.

mardi 23 septembre 2014

La rouille



Sheela contemplait la masse rouge sang qui envahissait progressivement la surface du lac. La tache se déployait en arc de cercle, grouillant à la surface comme une armée d’êtres minuscules lancée à la conquête du plan d’eau pour atteindre la rive où elle se trouvait. La tache était encore loin mais il lui sembla qu’elle avait gagné du terrain depuis la dernière fois. Les nénuphars de son côté de la rive étaient toujours là et, à travers l’eau limpide, elle pouvait apercevoir les petites grenouilles vertes qui apparaissaient et disparaissaient en une brasse nonchalante. Passé la limite de la mousse rouge, par contre, rien ne bougeait. Même les libellules bleues se tenaient à distance, limitant leur ballet aérien à une dizaine de mètres de la frontière entre les deux eaux.
Sheela choisit un galet sur la grève et le lança de toutes ses forces vers le centre du lac. Le caillou heurta la surface en soulevant une gerbe d’eau claire et les remous concentriques se propagèrent rapidement à l’assaut de la mousse rougeâtre. Celle-ci recula un instant sous la poussée des vagues et Sheela pouvait presque voir les minuscules vaisseaux pirates tanguer sous la houle. Elle imaginait les microscopiques équipages s’accrochant désespérément aux cordages tandis que leurs navires se fracassaient sur la tempête qu’elle avait déchainée. Vague après vague, les remous vinrent heurter les premières lignes, les repoussant de quelques centimètres à chaque fois. Puis les cercles faiblirent progressivement jusqu’à n’être plus que de fins rayons, aussi impuissants contre la marée rouge que les reflets de la Lune.
Sheela resta un long moment à observer la surface de l’eau, jusqu’à ce que l’ombre vienne progressivement l’envahir. L’astre solaire avait atteint la crête des montagnes à l’ouest et disparaissait à vue d’œil.